Salons de massage érotique: Coupable de sensualité!

Salons de massage érotique

Par: Simonet Toulemonde

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.

26 décembre 2015. C’est une date dont je me souviendrai toute ma vie. C’est le temps des Fêtes, et tous mes amis et proches sont partis à l’extérieur de Montréal pour les vacances de Noël. Je suis fils unique. Mes parents sont divorcés depuis mon enfance, mon plus jeune cousin vit à Vancouver, tandis que mes autres cousins et cousines sont si occupés qu’ils ne trouvent même pas le temps de se recueillir en famille pendant le temps des Fêtes. À cela s’ajoutent une peine sentimentale, une grand-mère sur le point de subir une chirurgie majeure qui laisse planer un point d’interrogation sur ses chances de survie, et une solitude étouffante. Célibataire, j’habite seul en appartement depuis 2012 et, en cette période des Fêtes, mon plus grand souhait est de passer un moment d’intimité – ne serait-ce que pour une heure – avec une femme de mon âge.

Salons de massage érotique

Je travaille dans un centre d’appels au centre-ville de Montréal, à côté des bars de danseuses nues et des salons de massage érotique. Voilà des mois que je passe devant des salons de massage érotique en me disant qu’un jour, aller y faire un tour ne me ferait pas de mal. Cependant, voilà également des mois que ma conscience est tiraillée entre deux pôles. D’un côté, mes désirs me poussent à tenter une aventure d’intimité. Mais d’un autre côté, ma conscience sociale, modelée en bonne partie par l’image du travail du sexe véhiculée dans la société, me dit de ne jamais mettre les pieds dans quelque lieu que ce soit en lien avec ce domaine. Après tout, le travail du sexe, comme n’a de cesse de le répéter le Conseil du statut de la femme, n’est pas un métier, mais un monde de victimes. Un milieu où les femmes sont exploitées, humiliées, droguées, réduites à de la chair et dont le rôle se résume à satisfaire les désirs sexuels d’hommes n’ayant aucun respect pour la dignité féminine.

Depuis ma puberté, j’ai toujours agi avec grand respect envers les femmes. À l’âge de quinze ans, je suis tombé amoureux d’une fille dans l’un de mes cours à l’école secondaire. À chaque événement marquant de l’année (Noël, Pâques, Saint-Valentin, anniversaire, etc.), je lui composais une carte de souhaits avec amour et tendresse. D’ailleurs, il faut dire que j’impressionnais mes amis par la manière dont je pouvais exprimer mon affection pour une fille. Alors que beaucoup de mes amis, influencés par les stéréotypes populaires de la femme idéale et l’image de la « slut girl » véhiculée dans certains films pornographiques, limitaient leur appréciation d’une fille à la grosseur de ses fesses et de ses seins, j’arrivais à lire la beauté d’une fille dans sa voix, son caractère, sa personnalité et ses yeux. Mon respect envers les filles était tel que je n’ai jamais osé demander à une fille de passer des moments intimes avec moi. Parce que je savais que les filles que j’ai fréquentées n’étaient pas prêtes pour ça. Parce que j’ai toujours chéri les principes du consentement sexuel au plus haut point.

Alors, à vingt-quatre ans, ayant chéri la dignité de la femme depuis mon adolescence, où donc avais-je la tête pour aller dépenser de l’argent pour abuser du corps d’une demoiselle dans un salon de massage érotique? Tel était l’état de ma conscience sociale qui me tenait éloigné de ces salons de massage. « Abuser » du corps d’une femme. L’emploi de ce verbe n’est pas anodin, et ce n’est pas un hasard si c’est ce verbe qui m’est venu à l’esprit au moment où j’ai pensé recevoir un service de massage corps-à-corps nu. La sexualité demeure un sujet tabou dans notre société, et notre compréhension de la sexualité et de ses dérivés est bien souvent modelée à travers l’image qui en est projetée par les médias et les groupes de pression de toutes sortes. La question du tabou a été travaillée par Freud dans Totem et tabou, où l’on peut lire ce passage à propos du tabou :

« Les limitations de tabou sont autre chose que les interdits religieux ou moraux. Elles ne sont pas rapportées au commandement d’un dieu mais s’imposent à vrai dire d’elles-mêmes comme interdiction; ce qui les distingue des interdits de la morale, c’est qu’il leur manque l’inscription dans un système qui, très généralement, déclare nécessaires des abstentions et fonde aussi cette nécessité. Les interdits de tabou ne sont aucunement fondés; ils sont de provenance inconnue; incompréhensibles pour nous, ils paraissent évidents à ceux qui se trouvent sous leur domination. »

Salons de massage érotique

Citant l’anthropologue Northcote W. Thomas, Freud nous enseigne aussi que les buts du tabou sont divers, et que l’un des buts du tabou est de prévenir la perturbation d’actes importants de la vie, dont la naissance, le mariage et les activités sexuelles.

Aujourd’hui, notre société tolère de plus en plus l’expression de certains tabous, autrefois vivement condamnés. Tel est le cas de la masturbation solitaire. Dans son ouvrage paru en 2013, l’anthropologue et sexologue Philippe Brenot relate l’histoire du tabou de la masturbation. Si aujourd’hui on ne traite plus de malade un homme célibataire dans la vingtaine avouant se masturber devant des images de femmes nues, il n’en a pas toujours été ainsi. Brenot nous rappelle ces moments dans l’histoire où des hommes et des femmes étaient forcés de subir de véritables supplices, qui devaient prétendument les guérir de leurs ardeurs sexuelles. En 1882, dans la revue scientifique L’Encéphale, un médecin turc, Démétrius Zambaco, raconte comment deux jeunes filles de huit et dix ans qui se livraient à la masturbation ont été contraintes de porter une camisole de force et brûlées au fer rouge :

"Nous croyons donc que, dans les cas semblables à ceux qui ont été soumis à notre observation, on ne doit pas hésiter à avoir recours, et de bonne heure, au fer rouge pour combattre l’onanisme clitoridien ou vulgaire des petites filles."

Docteur Démétrius Zambaco

On est là bien loin du travail du sexe et pourtant, un acte aussi inoffensif que la masturbation s’attirait les condamnations brutales de la société dans un passé pas si lointain.
Si la masturbation solitaire ne s’attire plus aujourd’hui les condamnations d’autrefois, la prostitution demeure, elle, un sujet tabou et condamné par une bonne partie de la société. Dans le Petit Robert, la prostitution est définie comme étant le « fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui, pour de l’argent et d’en faire un métier ». Comprise dans un sens large, la prostitution n’implique pas inévitablement la traite des personnes, la violence, le viol, l’exploitation forcée, etc.

La question fondamentale qui me taraudait lors de mes réflexions sur les salons de massage érotique et le travail du sexe plus généralement est celle-ci : une femme qui accepte d’avoir des relations sexuelles ou sensuelles avec un homme en échange d’une rémunération monétaire consent-elle réellement à se livrer à cette pratique? Selon plusieurs groupes de pression, dont le Conseil du statut de la femme, la réponse est négative. Dans une entrevue accordée à Richard Martineau à l’émission des Francs-tireurs, la présidente du Conseil du statut de la femme, Mme Julie Miville-Dechêne, soutient qu’on ne peut pas faire des lois pour une minorité et que, la majorité des femmes prostituées étant victimes d’abus (sans preuves à l’appui), il faut criminaliser les clients et bannir tous les salons de massage érotique. Le Conseil du statut de la femme n’est pas un organisme lambda. Il relève du ministère de la Justice et de la Condition féminine. Par conséquent, ses propos exercent une résonance certaine dans la société.

Aujourd’hui, je me rends compte que ma conscience sociale qui me tenait éloigné des salons de massage érotique était en bonne partie modelée par les discours d’organismes tels que le Conseil du statut de la femme. Comment donc m’y suis-je pris pour faire le saut malgré tout et me payer un service de massage érotique? En agissant selon les principes qui m’ont toujours guidé dans mes relations avec les femmes, soit les traiter avec respect, dignité, et en ayant leur consentement pour quelque activité que ce soit. Voici comment s’est déroulé mon passage dans un salon de massage situé au centre-ville de Montréal.

Salons de massage érotique

Il est midi. J’arrive à l’entrée du salon de massage, stressé, sachant qu’aux yeux de la « société », je suis sur le point de commettre un crime. Je gravis les marches de l’escalier menant au salon de massage et sonne à la porte. Au bout de quelques secondes d’attente, une réceptionniste m’accueille chaleureusement, avec un grand sourire. Elle me présente les tarifs. J’opte pour le massage Nuru, d’une durée de soixante minutes. La réceptionniste me fait visiter les lieux, afin que je choisisse la chambre dont le décor correspond le plus à mes goûts. Je choisis la plus petite chambre. La réceptionniste me demande alors de lui payer une certaine somme d’argent pour la location de la chambre, et de conserver un autre montant pour payer la masseuse. Dans la chambre, il y a une douche. La réceptionniste me demande de prendre ma douche et d’attendre la masseuse.

Ce qui me frappe, une fois que je me retrouve seul dans la chambre, c’est la propreté des lieux. On aurait dit une chambre d’hôtel de qualité. Rien à voir avoir les stéréotypes du « bordel ». Je prends ma douche et attends la masseuse. Au bout de cinq minutes, on cogne à la porte de la chambre. J’ouvre la porte, et entre une élégante demoiselle de 22 ans, en lingerie fine. Nous nous présentons. Elle me demande de m’allonger sur la table de massage, sur le ventre. Alors qu’elle commence à me masser de la tête aux pieds, j’entame une conversation avec elle. Je lui demande depuis combien de temps elle exerce cet emploi. Elle me demande s’il s’agit de ma première visite dans un salon de massage érotique. Nous parlons de la pluie et du beau temps, de nos soupers de Noël, du dernier film de Star Wars. Au bout d’une demi-heure, elle me demande de m’allonger sur le dos. Ayant retiré son soutien-gorge, la masseuse s’allonge sur moi et se met à me caresser avec ses seins. Je place mes mains sur son dos, et lui récite un poème sensuel (que j’ai composé moi-même) dans son oreille gauche. Elle rit. À la fin de la session de massage, la masseuse m’invite à prendre une douche pour me rincer. Alors que je me rhabille, j’en profite pour lui glisser une confidence : c’est la première fois de ma vie que je passe un moment aussi intime avec une femme. Elle sourit et me remercie, en me disant que j’ai été très gentil. Je lui dis que, si elle le souhaite, on peut aller prendre un café un de ces quatre. Elle me dit qu’elle accepterait volontiers mais que, malheureusement, pour des raisons de sécurité, elle ne peut dévoiler ses coordonnées, voire son identité (nom de famille) à ses clients. Elle me raccompagne à l’entrée du salon de massage. On se fait la bise, et je m’en vais.
***
La scène que je viens de vous décrire n’est pas une scène d’abus. Ce n’est pas une scène de violence, ni de viol, ni de misogynie, n’en déplaise au Conseil du statut de la femme. Ce que j’ai vécu dans ce salon de massage, c’est un véritable moment d’intimité avec une femme de mon âge, un moment d’intimité qui s’est déroulé dans le respect mutuel et la bonne humeur. Quand je suis sorti du salon de massage, j’avais le sourire aux lèvres, la paix d’esprit, et la déprime s’était volatilisée. En tout cas, le traitement naturel corps-à-corps auquel j’ai eu droit m’a apporté une guérison bien plus authentique que ne l’auraient fait des antidépresseurs ou d’autres médicaments chimiques.

Les détracteurs du travail du sexe me répondront que j’ai abusé du corps d’une femme à des fins égoïstes, sans égard à la dignité de la personne qui m’a servi. En d’autres mots, j’aurais « acheté » le corps d’une femme pour combler mes désirs. Je leur répondrais ceci : Non, jamais n’ai-je agi comme si je venais d’ « acheter » le corps d’une femme. Pendant toute la durée du massage, j’ai toujours respecté la dignité de la masseuse. D’ailleurs, c’est la masseuse elle-même qui d’entrée de jeu m’a présenté ses limites : les câlins et les bisous sont autorisés, mais tout acte de pénétration est interdit.

Pour ce qui est de rémunérer une femme pour ses services sensuels, je ne l’interprète pas du tout comme étant l’ « achat » de son corps. J’appelle plutôt ça la payer pour la période de temps passée avec moi, de la même manière qu’un client rémunère son psychanalyste pour ses services.

Pendant la durée du massage, j’ai toujours traité la masseuse comme un être humain, jamais comme un objet.

À cela, les détracteurs du travail du sexe répliqueront que, aussi bonnes étaient mes intentions, j’ai malgré tout abusé du corps d’une femme, car elle n’offrait pas ses services par choix, mais par nécessité financière. Je trouve cet argument fallacieux; la même chose pourrait être dite d’un tas d’autres emplois. Si je travaille dans une maison de sondages, c’est avant tout pour payer mes études. Est-ce que j’appellerais les gens chez eux pour leur poser des questions sur leurs orientations politiques si je n’étais pas payé? Non. Est-ce que je changerais d’emploi si j’en trouvais un plus intéressant et mieux rémunéré? Fort probablement. Est-ce que ma vie est toujours rose au travail? Non. Des fois, je tombe sur des gens qui m’insultent au téléphone. D’autres fois, je tombe sur des gens adorables. C’est la vie.

Salons de massage érotique

Alors, pourquoi donc tant de groupes dans la société ne perçoivent-ils pas le travail du sexe comme un travail comme les autres, avec ses hauts et ses bas? Je pense que l’explication réside dans le caractère tabou de ce métier. Dirait-on d’une masseuse « ordinaire » (qui reste habillée pendant le massage) qu’elle se fait abuser par son client? Dit-on des déménageurs que leur corps est exploité par leurs clients, trop paresseux pour déplacer leurs meubles par eux-mêmes?

Je ne dis pas que le travail du sexe est parfait. Oui, il y a des abus. Oui, beaucoup de femmes ne font pas ce travail par choix. Cependant, ce n’est pas en criminalisant ce travail que l’on va progresser, en tant que société. Les désirs sexuels et sensuels sont aussi vieux que l’humanité. Tant que l’espèce humaine existe, il y aura une offre et une demande de services sexuels et sensuels. Or, ce que je trouve déplorable aujourd’hui, c’est que des gens comme la masseuse qui m’a servi le 26 décembre, qui peuvent faire toute la différence dans la vie d’une personne, sont forcées par la société de travailler dans la clandestinité. Ce sont des travailleurs et des travailleuses qui ont bien souvent peur de dévoiler leur secret à leurs parents et à leurs amis. Parce qu’aux yeux d’une grande partie de la population, ce ne sont que des victimes, des « putes », des « sluts », des « filles malpropres ». Quant à leurs clients, ce ne sont que des « exploiteurs », des « pervers », des « salauds », des criminels.

Il n’y a pas si longtemps, l’homosexualité était condamnée par la société. Les homosexuels étaient perçus comme des gens malades, qui avaient besoin d’être aidés, de la même manière que des groupes de pression perçoivent aujourd’hui les TDS comme des victimes. Si l’homosexualité est de plus en plus acceptée dans notre société, c’est parce qu’il y a eu des hommes et des femmes qui ont accepté de briser le silence et de parler, pour faire bouger les choses. L’année 2015 a été celle où des millions de personnes ont accepté de se dire « Charlie ». C’est une année où nos démocraties ont été attaquées par des groupes qui détestent ce qui est censé être au fondement de nos sociétés : la liberté. Oui, il y a des TDS qui n’exercent pas ce métier par choix, et qui voudraient s’en sortir. Il faut les aider. Mais il y en a aussi qui aiment ce qu’ils font. Il est difficile d’avoir des chiffres précis sur la proportion des TDS qui aiment ce qu’ils font, étant donné que beaucoup travaillent dans la clandestinité. En tant que société, je pense qu’il est essentiel que l’on assure des conditions de travail dignes à toutes ces personnes qui choisissent de travailler dans le domaine de la sexualité et que l’on cesse de les stigmatiser ainsi que leurs clients afin que, dans un avenir que j’espère proche, les hommes et les femmes consentants ne soient plus coupables de sensualité.

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Créateur, metteur en onde et panéliste de l'émission web Gauchedroitistan. Je suis également gestionnaire du site www.tvqc.com et de plusieurs autres. Je suis aussi fan de tout ce qui est culture japonaise et je fais régulièrement mon prosélytisme concernant les idoles japonaises comme AKB48, BABYMETAL, Passpo, BiSH, POP, DEATHRABBITS et autres. Politiquement je me classe comme Libéral-Conservateur.