Trois livres qui m’ont marqué en 2015

bhutto

Un livre pour comprendre la nécessité de la démocratie, du libéralisme et du nationalisme à notre époque. Sa première vertu est d’offrir une réponse intellectuellement profonde au triangle radical formé d’une partie de la gauche, de la droite et de l’islam contestant les trois valeurs énoncées.

Benazir Bhutto est l’ancienne présidente du Pakistan. C’est une libérale. Il s’agit de la première femme de l’histoire à avoir été élue démocratiquement dans un pays musulman. Elle fut assassinée par les talibans le 27 décembre 2007 dans un attentat qui fit un maximum de morts. Nous sommes chanceux d’avoir ce livre considérant qu’elle en avait envoyé les dernières corrections la veille.

Quelqu’un voulant sérieusement comprendre ce qui se passe sur la planète doit lire cet ouvrage. Elle offre de très beaux chapitres à l’explication de sa foi en tant que femme. Si le côté spirituel de l’islam ne vous intéresse pas et que vous ne voulez qu’apprendre sur son aspect politique, vous serez aussi servi par son historique hautement documenté sur la formation de l’intégrisme islamique. Intégrisme islamique n’étant pas qu’une réponse au colonialisme Occidental mais bien le résultat d’une décadence de la civilisation islamique débutant même avant la découverte de l’Amérique.

« La chute de Bagdad, qui a marqué la fin de l’Empire abbasside au XIIIème siècle, a aussi marqué la fin de l’âge d’or de l’Islam. Pendant cette période, les mathématiques, la philosophie, les sciences et la théologie musulmane étaient autant de disciplines étudiées aux plus hauts niveaux dans le monde. La chute de l’Empire abbasside face aux Mongols a inauguré une ère de tyrannie politique et religieuse à laquelle le monde musulman n’a pas encore échappé. L’interprétation du Livre, l’ijtihad, a été stoppée tandis que l’accent était mis sur un apprentissage par cœur du Coran et de l’étude des interprétations qui existaient déjà. Cette suppression de la tolérance, du pluralisme, du savoir, de la raison et du droit de débattre, cette impossibilité de discuter pour tenter de forger un consensus a progressivement mené au déclin de la puissance et de la gloire de l’Islam. Une théologie libre et axée sur l’ijtihad a cédé la place au dogme généralement appuyé par le pouvoir d’une cour et d’une armée. » (p. 68)

Vous trouverez aussi les réponses offertes aux discours extrémistes d’Oussama Ben Laden, Anjem Choudary et Ayman al-Zawahiri que nous retrouvons aujourd’hui dans la figure d’Abou Bakr al-Baghdadi. Benazir Bhutto connait bien l’islam et la lutte au terrorisme. Son chapitre de déconstruction de la rhétorique intégriste est tout à fait remarquable, car elle n’en reste pas aux idioties du genre « ça n’a rien avoir avec l’Islam » ou « oui, mais toutes les religions ont leurs intégristes ». L’auteure va aux sources théologiques de cette pensée radicale et nous expose au nom de quelle philosophie politico-religieuse les attentats sont commit. Elle nous parle de l’avènement du wahhabisme (l’islam d’Arabie Saoudite), de la formation des Frères Musulmans ainsi que des livres de leur leader Sayyid Qutb  et bien d’autres choses. Ses réponses aux textes intégristes basés sur son interprétation de l’islam font partie de la solution au problème des jeunes tentés par le Jihad. Comme le disait Lamine Foura :

Il faut aussi travailler à produire un contre-discours. Dire que les intégristes sont mauvais n’est pas suffisant. Les intellectuels musulmans doivent commencer à répondre aux questions des jeunes sur les relations du musulman avec les non-musulmans.

Si vous êtes néoconservateur et partisan inconditionnel des thèses de choc civilisationnel de Samuel Huntington, vous devriez aussi lire ce livre. Si vous êtes un anti-Huntington primaire qui ne voit que du racisme dans ses théories, vous devriez aussi lire Benazir Bhutto. Mais attention, vous devez aussi vous taper Le choc des civilisations. Mme. Bhutto n’est pas que la fille d’Ali, elle est aussi diplômée d’Harvard avec mention distinction. Elle prend la thèse controversée sous plusieurs angles et la contre-argumente de façon pragmatique en citant des politologues de renoms tel que Stephen Walt. Par exemple, l’idée que les civilisations seraient les acteurs de l’ordre mondial alors qu’un État sera toujours mené par des intérêts qui lui sont propres.

Pour terminer, si vous aimez l’histoire en soi. Que pour vous, la formation des divers pays, les guerres, les Empires, les grands déplacements de population, sont des sujets intéressants, vous apprécierez cette lecture. Pour les Occidentaux, le Pakistan est un pays assez inconnu. Le terme  »istan » est souvent même utilisé pour rire d’un lieu comme on entend  »Montréalistan » ou  »Québécistan » comme façon de parler d’une situation corrompue, sans croissance, bref une genre de république de banane. On se souviendra aussi du succès de Borat dont le personnage principal est originaire du Kazakhstan. Les pays se terminant en istan sont effectivement caractériels de ce genre de problèmes, mais cela n’empêche pas le nationalisme. Les anti-nationalistes  Occidentaux de droite comme de gauche utilisent souvent ce qui frustre leur idéal pour cracher sur leurs origines. Je renie ma nation, car je ne m’identifie pas à ce pays colonialiste, corrompu, capitaliste…. j’ai honte de ma nationalité, car je trouve que l’État est trop gros… Benazir Bhutto nous rappelle que les problèmes d’une époque ne justifient pas de s’essuyer les pieds sur la mère patrie jusqu’à vouloir en détruire les frontières, car il ne peut y avoir de démocratie sans nation et qu’il ne peut y avoir progrès sans démocratie.

le souverainisme de province

Un livre plus court, mais fort intéressant pour quiconque s’interroge sur la situation politique du Québec. Il s’inscrit dans ce courant d’analyse historique de la démission des élites politiques pouvant s’incarner en France par Le suicide français d’Éric Zemmour. Les critiques se multiplient autour de cette soumission expliquant l’émergence aux États-Unis la figure de Donald Trump ou Bernie Sanders incarnant une forme de révolte du peuple tel que l’écrivait Yann Roshdy dans son Manifeste des chemises déchirées. Cependant, la France et les États-Unis ont réglé leur question nationale depuis des siècles. Le Québec se retrouve encore plus en danger.

Simon-Pierre Savard-Tremblay est un jeune intellectuel avec un brillant avenir. Il est indépendantiste, conservateur et social-démocrate. Il est le président fondateur de Génération Nationale un think thank de jeunes nationalistes. Chroniqueur à ses heures dans le Journal de Montréal, Le Devoir et Radio 9.

La plus grande qualité de ce livre est que l’auteur a réellement compris les intellectuels qu’il cite. Cela peut sembler anodin, mais beaucoup trop de gens parlent de grands intellectuels en interprétant tout de travers leurs idées. Je pense encore au fameux triangle se développant au Québec avec les libertariens utilisant 3-4 lignes d’Adam Smith ou d’Hayek pour se donner une posture alors que ces économistes étaient beaucoup plus nuancés dans leurs propos, les extrêmes gauchistes qui confondent l’internationalisme avec la fin des frontières et certains de nos représentants autoproclamés des musulmans étant dénoncé par de réels intellectuels comme l’Imam Omar Koné.  Enfin un courant politique avec des représentants ayant lu les auteurs dont ils s’inspirent!! C’est intellectuellement rafraichissant.

Lire Le souverainisme de province me semble particulièrement important quand on est jeune. On va se le dire, on n’apprend pas l’histoire du Québec à l’école. On nous parle des autochtones pendant 2-3 ans puis de colonisation (version souvent révisionniste d’ailleurs qui fait en sorte que beaucoup de jeunes Québécois croient vraiment que les Français ont commis un génocide en Amérique) et si on est chanceux des patriotes. Mais la Révolution tranquille, la laïcisation, le refus global, les grands développements miniers ou hydro-électriques, la crise d’octobre, les grèves historiques comme Murdochville (1957), René Lévesque, la loi 101, le passage de l’identité canadienne-française à Québécoise ou même les grands sportifs et chanteurs… qu’on ne se surprenne pas que l’histoire n’intéresse plus beaucoup de monde. Je me considère comme une personne relativement plus instruite que la moyenne de ma génération et pourtant j’ai appris énormément sur le Québec dans ces quelque 232 pages.

En plus de la démission des élites, le livre traite de la stratégie de l’étapisme. Qu’est-ce que l’étapisme? C’est le discours que nous sert le Parti Québécois soit qu’il y aura un référendum quand seront réunies les conditions gagnantes venant après un deuxième mandat majoritaire ou d’abord dans 15 ans etc.. Bref, des maudites niaiseries de surface qui n’intéresse personne. On ne fait plus la promotion des bienfaits de l’indépendance, mais on débat sur un calendrier qui si ça continue deviendra obsolète. Les arguments de Simon-Pierre Savard-Tremblay pour rompre avec cette stratégie sont solides et devraient plaire à toute personne n’ayant pas envie que le souverainisme devienne le nom d’une secte, mais reste une option politique majeure au Québec. Vous apprendrez d’où vient l’étapisme et le rôle du traitre Claude Morin dans cette affaire.

Il essaie aussi d’en finir avec la rhétorique anti-PQ traditionnel venant des 2 horizons politiques. Il défend la loi 101 en démontrant qu’il ne s’agit pas seulement d’une loi pour défendre la langue, mais pas ceux qui la parlent comme le disait Michel Chartrand. L’auteur n’a pas non-plus de complexe à défendre un programme d’affirmation nationale pouvant encore aller chercher une majorité de Québécois, comme nous l’avons vu avec la charte de la laïcité, ne se laissant pas intimider par les semi-lettrés pour qui ce genre d’actions sert juste à  »faire des chicanes avec Ottawa » et  »diviser la population ». Je suis d’avis que beaucoup de gens en ont assez des intellos qui veulent sortir le Québec du Québec pour reprendre Dany Lafferière et une parole comme celle de SPST a amplement sa place dans le débat public.

Quelques bémols à cet encensement, j’ai trouvé que l’auteur se retenait par moment. Je n’ai pas d’exemple précis, mais durant tout le livre, j’ai eu l’impression qu’il aurait voulu aller plus loin dans ses pensées ou qu’il aurait pu mettre un peu plus de tripes sur la table. En même temps, à notre époque, je comprends que l’on n’ose pas dire tout ce qu’on pense considérant que cela peut nous retomber dessus dans le futur. Dernière petite remarque, l’absence de Pierre Vallières dont j’aurais aimé une critique de sa pensée, mais ça pourra être une autre fois dans un article par exemple. Mais sinon, excellent livre, instructif et plaisant à lire, j’attends avec impatience la sortie du prochain ouvrage L’État succursale!

world-order-cover

Chine, islam, Iran, superpuissance, désordre mondial, Corée du Nord, nucléaire…. On ne s’y retrouve plus! Depuis la chute du bloc communiste en 1991, l’équilibre mondial est constamment mis à mal et les politologues ne savent plus où donner de la tête. Entre l’idée de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, la guerre inévitable des superpuissances de John Mearsheimer ou le choc des civilisations de Samuel Huntington, les mordus de politique peinent à retrouver une école. World Order revient à la base de la politique : l’État.

Henry Kissinger est sans contredit le plus important secrétaire d’État américain du 20ième siècle. Vu comme un génie politique pionnier de la realpolitik moderne ou comme un homme jusqu’au-boutiste manquant d’empathie pour les populations civiles, il ne laisse personne indifférent. Ayant mit fin à la guerre du Vietnam et à l’isolationnisme Chinois tout en ayant mis en place Augusto Pinochet. Je vous conseille cette excellente entrevue : https://www.youtube.com/watch?v=f_qjVkq7MRE.

World Order n’est pas qu’un incontournable comme livre d’analyse politique, c’est aussi un livre d’histoire très précis sur l’État. Il remonte jusqu’à la chute de l’Empire romain, au cardinal Richelieu dont il fait l’éloge :

Richelieu’s design would endure through vast upheavals. For two and a half centuries – from the emergence of Richelieu in 1624 to Bismarck’s proclamation of the German Empire in 1871 – the aim of keeping Central Europe (more or less the territory of contemporary Germany, Austria, and northen Italy) divised remained the guiding principles of French foreign policy. For as long as this concept served as the essence of European order, France was preeminent on the Continent. When it collapsed, so did France’s dominant role. (p. 23)

jusqu’à notre époque avec d’excellents chapitres sur le désordre dans le monde arabe et la montée de l’islamisme chiite et sunnite. Henry Kissinger vous apprendra aussi pourquoi la Russie est un pays fondamentalement expansionniste et qu’il lui en coute plus cher de rester immobile que de prendre du territoire malgré les sanctions économiques. D’ailleurs, il consacre de nombreuses pages à la Crimée soit un territoire disputé depuis bien avant l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir et la  »révolution » ukrainienne.

Le politologue réhabilite l’ordre Westphalien comme la meilleure organisation pour la paix mondiale ce qui l’amène à presque nous dire du bien d’Israël et de Bashar Al-Assad. Il ne s’agit donc pas d’un globaliste contrairement à ce que les nombreux sites conspirationnistes (encore une fois, sites que nous retrouvons chez le fameux triangle) prétendent. D’ailleurs, existe-t-il une meilleure façon pour se faire une idée sur une personne controversée que de la lire au lieu que de s’accrocher à quelques citations tronquées souvent fausses ou sorties de leur contexte?

Donc, livre important pour s’armer intellectuellement contre de nombreuses personnes ne réfléchissant aux conséquences que pourraient avoir leurs idées politiques si elles étaient mises en action.

Voilà donc 3 ouvrages que je conseille pour se vacciner à la tentation du suicide social. GAUCHEDROITISTAN mettra en place à moyen terme une émission de conseils de lecture qui sera sous le contrôle de Yann Roshdy. Si vous désirez parler d’un livre qui vous a marqué, envoyez votre proposition sur notre page facebook. Vous pouvez aussi conseiller des lectures que nous nous ferons un plaisir de commenter. Sur ce, bonne année et bonne lecture!

 

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Simon Lefranc

Simon Lefranc

Étudiant en journalisme à l'UQAM et dissident idéologique de cet endroit. Panéliste régulier du GAUCHEDROITISTAN. Passionné par la politique, l'actualité et l'innovation. Politiquement, je suis souverainiste; pour les gauchistes je suis de droite et pour les droitistes je suis de gauche, va-t-on savoir.