Comment votre illusion de liberté fait que vous êtes des #peopleareidiots

Introduction

 

L’importance de la liberté individuelle n’est plus à discuter dans nos sociétés démocratiques. Cette valeur apparaît comme la clé de voûte du fonctionnement de tous nos systèmes. En effet, toutes les sphères de la vie sociale dans nos sociétés semblent guidées par ce principe, que l’on présente de surcroît à l’humanité à la fois comme une caractéristique psychologique fondamentale et comme valeur humaine universelle. Évidemment, tout scientifique ou simple penseur éclairé verra que cette valeur suprême n’est qu’en fait qu’une dimension, quoique centrale, de l’idéologie libérale. Toutefois, malgré son caractère clairement idéologique, la liberté demeure un concept opératoire à l’intérieur de la majorité des sociétés occidentales.

Stand-out-from-the-crowd

Les droits qui accompagnent cette liberté sont farouchement défendus par diverses instances dans tous les pays où existe cette association de la démocratie et du libéralisme. On n’a qu’à penser à notre voisin les États-Unis comme symbole absolu de cette association à caractère fortement idéologique. Mais si les individus vivant sous de tels systèmes ont tant de droits ( liberté d’expression, liberté de choix politique et économique, …), on pourrait s’attendre à voir des changements constants dans l’ordre social de ces démocraties. Chacun ayant droit de penser et d’agir comme bon lui semble ( bien sûr à l’intérieur de certaines limites), on devrait assister à une importante diversité idéologique ainsi qu’à une rotation continuelle des formes prises par les institutions, leurs fonctionnements et leurs rôles. Bref, à des changements sociaux, du moins du point de vue idéologique, beaucoup plus fréquents. En plus de cette « idéo-diversité[1] », les citoyens devraient être dans un état constant d’analyse des mécanismes systémiques et de leurs contraintes dans le but de toujours protéger et de pleinement profiter de leur liberté individuelle. De plus, ces processus devraient se voir renforcés par les innombrables déclarations de liberté que l’on fait aux individus dans une quantité importante de rapports sociaux à l’intérieur de ces sociétés. Or il se produit exactement le contraire. On assiste à une réduction du degré de liberté réelle par un acte volontaire de la part des individus. C’est ce que le philosophe français Etienne De La Boétie appelait déjà au XVIe siècle la servitude volontaire. Il s’agit donc d’analyser les mécanismes d’exercice du pouvoir et les rapports sociaux qui en donne le contexte à l’intérieur des sociétés démocratiques libérales, et ce dans le but de comprendre les causes et conséquences de la stagnation et de la reproduction idéologique qui domine ces sociétés. Les outils de travail privilégiés pour effectuer cette analyse seront les ouvrages de Beauvois et Joule, particulièrement « Le traité de la servitude libérale (1994).»

 

 

Les conduites : causalité et conséquences

L’idée de détermination interne des comportements des individus constitue l’explication causale privilégiée à l’intérieur de nos sociétés libérales. Malheureusement, cette notion s’avère souvent d’une utilité très limitée lorsqu’il s’agit de réellement comprendre les causes déterminantes des comportements sociaux. En fait, de nombreuses études scientifiques faites à partir d’une démarche méthodologique expérimentale tendent à démentir l’explication causale interne[2]. Dans une telle optique et à la lueur du poids expérimental de ces expériences, on peut donc rejeter d’emblée les théories s’articulant autour d’une primauté de la détermination interne des comportements. Mais puisque les individus arrivent expliquer leurs comportements et si le rôle de ces explications n’en est pas un de déterminant, en quoi consistent alors ces explications?

comportements sociaux

Les interprétations données par les individus à titre de déterminations causales de leurs comportements consistent plutôt en significations attribuées par ces individus dans le but de donner sens à leurs actes. Toutefois, dans une analyse scientifique des déterminismes comportementaux, cette propension à prendre la signification que les individus attribuent à leurs actes pour une explication causale est appelée une « erreur fondamentale d’attribution. [3]» Beauvois (1994) explique ce concept ainsi :

« (…) la tendance des gens à négliger ou minimiser les causes situationelles des comportements pour accentuer la causalité qui trouve son origine dans les personnes.[4] »

Dubois a appelé cette erreur fondamentale la « surestimation du déterminisme personnologique.[5] » Cette erreur serait causée par le besoin des individus de se concevoir comme ayant le contrôle sur leur environnement. Même si ce contrôle est illusoire, l’important est que les individus y croient. Ainsi l’extension de ce concept peut se développer de plusieurs façons. Tout d’abord, il peut s’agir de « négligence des contraintes de rôles », où le rôle pris par l’acteur social, de manière volontaire ou non, lui est erronément attribué comme phénomène d’origine interne. De la même façon peut s’exercer une « négligence des contraintes situationnelles », concept auto-explicatif où les causes liées à la situation dans laquelle se trouve l’individu sont minimisées au profit d’une attribution interne. Ces erreurs fondamentales d’attribution ont peu à peu mené à un déséquilibre théorique majeur en ce qui a trait à l’importance du rôle de l’acteur dans le déterminisme de ces comportements. Mais loin d’être bénigne, cette erreur en vient à s’élever comme norme sociale et comme justification idéologique de l’ordre social existant à l’intérieur des démocraties libérales, ce qui assure la reproduction de cette idéologie.

no-key

L’erreur fondamentale d’attribution élevée comme principal déterminant causal des comportements finit par se transformer en norme sociale de jugement. On l’appelle norme d’internalité. Cette norme sociale, présente dans les sociétés libérales, se déploie comme une très forte tendance à privilégier les explications causales des comportements qui sont liées au rôle de l’acteur social plutôt qu’à une cause externe à celui-ci. Dans une telle perspective, toute situation d’évaluation ou de jugement portera en elle une propension à attribuer une plus grande utilité sociale à un acteur qui tend à accentuer son poids causal dans les explications qu’il donnera de ses conduites. Il est inutile de mentionner l’arbitraire de la notion d’utilité sociale tout comme du cadre structurel dont elle assure le fonctionnement et la reproduction tant cela semble évident Toutefois nous avons souvent tendance, dans nos sociétés libérales, à faire comme si seul ce cadre existait ou comme s’il possédait une supériorité intrinsèque, et ce malgré la portée limitée, quoique souvent dévastatrice, de son application, sur une infime proportion de l’humanité. Il n’y a pas de place pour l’égocentrisme dans une analyse sociale sérieuse. Quoi qu’il en soit, dans un tel contexte l’acteur social fournissant des explications causales foncièrement internes agit de telle façon dans le but de présenter une image de soi supportant cette plus grade utilité sociale. Ces individus seront donc spontanément mais systématiquement favorisés dans des contextes d’évaluations ou de jugements sociaux.

sociétés libérales

Comme l’a démontré Nicole Dubois[6], cette reconnaissance sociale joue un rôle capital dans les relations de pouvoir à l’intérieur des démocraties libérales. Dans un tel contexte, l’éducation des enfants dans nos sociétés, opéré par une internalisation des valeurs sociales qui l’entoure et que l’on favorise chez lui, tend à produire de l’internalité. Mais on pourrait être porté à croire qu’étant donné le favoritisme social évident dont bénéficient les internes, cette production sociale d’internalité se produit par « clairvoyance normative[7] » de la part des acteurs. Ce concept signifie simplement qu’étant conscient de la supériorité en terme d’utilité sociale du modèle interne, les acteurs sociaux tendent à privilégier consciemment des explications causales dans une perspective d’autoprésentation positive. Mais de nombreuses recherches tendent plutôt à démontrer qu’une éducation libérale, typique de nos sociétés, produit énormément d’internes mais que ceux-ci ont de la difficulté à démontrer de la clairvoyance normative, même lorsqu’on leur demande. Leur choix d’explications causales internes ne résulte donc pas d’une stratégie d’autoprésentation positive mais bien d’une croyance personnelle. Celle-ci ne peut donc que provenir d’une norme sociale de jugement, favorisée par les pratiques libérales et intériorisée par l’éducation, qui consiste à accentuer l’importance de l’acteur dans la détermination causale de ses comportements. On ne peut donc pas démentir l’existence de la norme d’internalité et son importance dans l’analyse de la reproduction idéologique dans les démocraties libérales.

Toutefois, les explications internes respectant cette norme sociale sont nombreuses et variées, il faut donc arriver à saisir lesquelles de ces explications seront privilégiées pour assurer la reproduction idéologique du libéralisme. Cette analyse implique une certaine hiérarchie des déterminismes internes, en fonction de leur potentiel normatif, en terme d’utilité sociale. Les conclusions des recherches effectuées dans ce domaine[8] tendent à attribuer cette supériorité normative aux explications causales liées aux traits de personnalités. Cette perspective personnologique consiste simplement à mettre l’accent sur les traits de personnalité des individus plutôt que sur d’autres dimensions comme leurs intentions. Il apparaît toutefois que cette approche est fortement liée au degré d’utilité sociale attribué aux individus. En effet, la connaissance spécifique qu’est l’utilité sociale se construit dans des rapports sociaux donnés. Ce qui fait donc l’objet d’une évaluation en termes personnologiques, c’est l’utilité sociale des comportements des individus dans le cadre de ces rapports spécifiques. La supériorité normative des déterminismes causaux personnologiques ne peut donc se séparer d’une référence directe à une évaluation de l’utilité sociale. Beauvois s’exprime ainsi :

« (…) les traits que nous utilisons volontiers pour décrire les personnes et pour expliquer ce que nous les avons vu faire sont davantage adaptés à juger de l’utilité de ces personnes qu’à transmettre une information sur ce qu’elles sont.[9] »

De plus, cette union conceptuelle se voit garantit par la norme sociale d’internalité. En fait, il s’agit de bien plus qu’une garantie, car la norme d’internalité consiste en incitation fonctionnelle à cette évaluation personnologique. Elle modèle les processus socio-cognitifs dans le but de naturaliser les utilités sociales, ce qui garantit non seulement leur acceptation mais bien leur reproduction, en tant qu’idéologie.

Il apparaît donc évident qu’il y a une importante dimension psychosociologique au libéralisme, l’idéologie dominante dans nos sociétés démocratiques contemporaines. On se doit donc de reconnaître que comme toute idéologie, il s’agit d’un construit particulier selon lequel un certain nombre de société fonctionnent et qu’il n’a rien d’ontologiquement supérieur ou universel. En ce sens, il est intéressant d’en circonscrire certains éléments fondamentaux afin de mieux pouvoir identifier et analyser ce modèle dans lequel semblent s’engouffrer nos sociétés soi-disant démocratiques. Il s’agit donc des caractéristiques que doivent respecter les explications causales des comportements afin de bien respecter l’idéal psychologique présenté par l’idéologie libérale. Ces traits proviennent directement de Beauvois[10]. Le premier concerne l’internalité et la personnologie. Il s’agit donc d’attribuer aux individus et à leur personnalité la cause de toute action, qu’ils en soient l’acteur ou simplement celui qui la subit. Ensuite vient l’identité, que se définit comme la nécessité absolue de reconnaître la réalité personnelle des individus et son rôle central dans toute signification attribuée au comportement de ces individus. La troisième caractéristique de divise en trois éléments : l’individualité de l’identité et donc le rejet de toute dimension sociale la différenciation individuelle de cette identité face aux autres, ainsi que l’auto-affirmation de cette identité individuelle dans tout rapport social. Finalement, la caractéristique finale consiste en unification des éléments précédents dans le but d’assurer l’auto-suffisance des individus les uns face aux autres. Ainsi, les individus de nos sociétés libérales apprennent dès l’enfance à internaliser ces traits caractéristiques et donc à évaluer et être évalué, en tant qu’individus, en fonction de ces critères d’utilité sociale. Ce processus est particulièrement sournois puisqu’une fois que les individus ont interiorisés ces traits, leur caractère totalement contingent disparaît, tout comme celui des conditions sociales relatives de l’utilité sociale. Les individus finissent par voir les différents cadres de soumission qui découlent de cette intériorisation comme des possibilités de réalisation de leurs traits personnologiques. La reproduction structurelle et idéologique de l’ordre établit devient donc automatique par accommodation et assimilation. Donc malgré le postulat de liberté fondamentale dans nos sociétés démocratiques, par la dimension psychologique de l’idéologie libérale, les individus acceptent docilement de se conformer et de se soumettre. Pire, ils choisissent librement cette soumission. On se doit donc d’étudier comment s’opère ce processus.

 

 

Rationalisation et liberté

 

Le point central de l’explication du rôle de la norme d’internalité et de la vision personnologique qui en découle réside dans les relations de pouvoir, particulièrement la situation de soumission. Or dès que l’on étudie de telles situations, on se trouve sur le terrain de la théorie de la dissonance cognitive. Cette théorie fut d’abord élaborée par Festinger et puis ensuite reprise et radicalisée par Beauvois et Joule[11]. Cette théorie explique que dans certaines situations où les comportements des individus ne sont pas en accord avec leurs attitudes, ils vont modifier leurs attitudes afin de les rendre plus conformes aux actes réalisés. Le but de cette modification est de réduire leur dissonance cognitive qui, pour simplifier, consiste en une tension résultant de contradictions entre ce que les individus pensent et comment ils se comportent. De plus, les expériences dans ce domaine insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une auto-persuasion de la part des acteurs mais bien que cette transformation s’opère à leur insu. Ce processus se nomme « rationalisation ». La rationalisation a bien sûr pour effet de réduire la dissonance cognitive mais elle a aussi d’autre fonctions très importante. Elle permet tout d’abord de donner une valeur plus personnelle à l’acte réalisé, en accord avec la norme d’internalité. De plus, et il s’agit d’un des effets les plus pernicieux de la rationalisation, elle permet de faire disparaître le caractère de subordination ou de soumission de l’acte qui vient d’être réalisé. Ainsi un bon interne, avec toutes les caractéristiques mentionnées précédemment, peut être totalement soumis et se sentir en parfait contrôle de son existence, comme si la situation de soumission dans laquelle il se trouve était parfaitement compatible avec l’exercice de sa liberté personnelle.

Cette compatibilité de la soumission avec le sentiment de liberté se déploie de façon encore plus paradoxale avec la déclaration de liberté. Ce concept s’élabore de très près avec la théorie de l’engagement. Cette théorie, présentée en détail dans les ouvrages de Beauvois et Joule[12], démontre simplement que l’on peut, par des circonstances extérieures au sujet, l’engager dans un ou des actes qui seraient contraires aux attitudes de cet individu. La notion de « déclaration de liberté » se résume assez simplement au fait de mentionner à cet individu qu’il est bien libre de poursuivre dans les actes qu’on lui demande, on lui offre la possibilité de refus. Assez paradoxalement, cette possibilité n’entraîne pas plus de refus que si on ne lui fat pas cette déclaration. Elle est toutefois essentielle au processus de rationalisation qui va s’opérer suite à cet engagement dans des actes incohérents avec les attitudes de l’individu. Par cette déclaration, l’individu se retrouve engagé dans ces actes et donc dans une situation de soumission. C’est à ce moment qu’intervient massivement le processus de rationalisation chez les individus à qui on a fait une déclaration de liberté et très peu chez les autres. Ces individus, même lorsque donné le choix de se sortir d’une situation de soumission, choisissent librement d’y demeurer; c’est donc bien ce à quoi les personnes qui leur offrent cette possibilité s’attendent, ils y comptent même. La déclaration de liberté devient donc une condition de l’acceptation de la situation de soumission par les individus soumis et de la rationalisation qui en découle. Si on transpose cette analyse au niveau macro-social, il apparaît évident que les individus étant dans une position supérieure dans la hiérarchie sociale de nos sociétés démocratiques insistent sur la liberté de ceux qu’ils dominent afin que ces individus soumis acceptent plus docilement leur position de dominés et puissent alors rationaliser leur situation de « servitude volontaire. » D’où la notion de Beauvois et Joule de « soumission librement consentie. » On pourrait ici dresser un tableau complet des innombrables phénomènes sociaux, dans le cadre libéral de nos démocraties, qui prédisposent et même apprennent aux individus, et ce dès leur tendre enfance, à se soumettre librement et à rationaliser cette soumission. Mais la simple élaboration de la théorie mentionnée précédemment permet d’entrevoir un si grand nombre d’événements sociaux sous cette perspective, des relations familiales à celle du monde du travail, que ce portait me semble inutile dans le cadre de ce travail.

 

Libéralisme, démocratie et pouvoir

Sous l’emprise de l’idéologie libérale, la soumission libre des individus se reconnaît donc facilement dans une multitude de rapports sociaux. Il suffit d’y repérer la relation de pouvoir. On entend ici la notion de pouvoir au sens de Beauvois comme :

« (…) pouvoir susceptible de faire l’objet d’une délégation, (…) de s’exercer dans des structures de délégation de pouvoir, notamment dans des structures organisationnelles, et lorsque la garantie sociale de ce pouvoir, c’est-à-dire la valeur sociale instituée qui fonde le processus de délégation, sera consolidée par des règlements et des lois. »[13]

Beauvois voit donc trois éléments permettant de comprendre la notion de pouvoir : le fait qu’il s’exerce dans des structures, la possibilité de sanctions dans le cadre de son exercice et le caractère psychologiquement arbitraire de l’utilité sociale des comportements effectivement prescris dans ce cadre. Le rôle des individus dans une telle structure n’est donc que de réaliser des utilités sociales contingentes. Dans un tel contexte, le pouvoir peut s’exercer de deux manières. Tout d’abord, ce peut être sous la forme du commandement ou de la prescription. Cet aspect assez intuitif relève de la simple imposition de conduites par un individus en position d’autorité à ceux qui lui sont soumis. Dans un tel cadre, la rationalisation s’opère directement si l’individu soumis fut déclaré libre. Le second aspect de l’exercice du pouvoir est l’évaluation. Il s’agit de la possibilité pour l’agent en position d’autorité de juger de la valeur, et donc de l’utilité sociale, des conduites de ses subordonnés. Cette dimension démontre plutôt l’importance du processus d’internalisation. Reste à voir comment s’opèrent ces deux dimensions de l’exercice du pouvoir.

Dans le cadre libéral, ces aspects s’incarnent à partir de deux processus expliqués précédemment : le principe attributif et l’approche personnologique. Dans le premier cas, il suffit que l’individu attribue sa conduite, qui en est une de soumission au pouvoir, à son propre vouloir. Ce processus est complété par lorsque l’individu trouve la source de cette conduite de soumission dans ses traits naturels de personnalité et la réalisation effective de sa « nature » par cet acte soumis. L’individu soumis, subissant l’exercice du pouvoir sous forme d’évaluation et des sanctions pouvant l’accompagner, s’attribue ainsi la cause de ses conduites. Il trouve par la suite un trait de personnalité relevant de cette conduite. L’intériorisation complétée, toute causalité extérieure à l’individu est évacuée. L’environnement ne peut donc être remis en question et la reproduction autant sytémique qu’idéologique se voit garantie. Cela permet même, dans nos systèmes démocratiques, de partager les décisions tout en maintenant le statu quo idéologique soutenant les structures sociales. Il suffit que ces décisions aillent dans le sens de cette intériorisation.

Cette délégation démocratique du commandement n’est donc pas problématique pour l’ordre établit. La reproduction idéologique et l’inertie des structures sociales qu’elle permet n’a besoin que de deux conditions de garantie pour permettre un tel partage d’une des dimensions fondamentales de l’exercice du pouvoir. En fait, si ces deux pré-requis sont présents, l’agent en position dominante se fera un plaisir de délégué son pouvoir de commandement. La première de ces conditions consiste en une connaissance des utilités sociales, voulues par les individus dominants, par les individus soumis. Si les agents soumis savent ce qu’on attend d’eux, de ce qui est socialement utile, on peut leur délégué une partie du pouvoir. Dans un second temps, les individus soumis doivent voir la nécessité de rester dans leur position. Le système de pouvoir et les structures qui en découlent doivent pouvoir se maintenir parfaitement grâce à leur respect par les individus qui s’y soumettent. Par l’intériorisation, l’individu soumis reconnaît l’utilité et la nécessité de sa soumission, il ne la remettra donc jamais en question.

Cette analyse du pouvoir démocratique démontre bien le caractère relatif de son partage dans nos sociétés libérales. Il apparaît évident que le partage réel du pouvoir ne s’étend pas aux organisations sociales les plus importantes. La soumission demeure la règle autant dans les entreprises privées que dans l’appareil étatique. En fait, le seul moment d’exercice réel du pouvoir démocratique demeure le vote. Dans toute autre instance, seul l’exercice du pouvoir par ceux qui assurent une reproduction idéologique du système est permis. Tous ceux qui ne rempliraient cette nécessité arbitraire qu’est l’utilité sociale sont exclus de l’exercice du pouvoir. Les droits politiques tel que la citoyenneté demeurent des pieux symboles n’ayant aucune prise sur la réalité subversive des rapports sociaux. Les soumis doivent rester soumis, tout en croyant dur comme fer qu’ils sont libres.

Lorsque l’on met ensemble toutes les dimensions de ce système complexe, on peut parfaitement voir comment s’opère la reproduction idéologique dans les sociétés libérales. En postulant une irréductible liberté individuelle tout en engageant effectivement les individus dans des conduites, les pratiques libérales poussent les individus vers une rationalisation de leurs comportements. En opérant un partage du commandement qui déguise la caractère subversif de l’évaluation, ces pratiques assurent une intériorisation de l’utilité sociale par les individus soumis. Ils transfèrent ainsi ce qui arbitrairement désigné comme socialement utile en valeur interne. Sous le poids de la norme d’internalité, ces valeurs imposées par la contingence du climat idéologique social ambiant, sont alors reconnues par l’individu comme ses traits de personnalités. Il se produit une internalisation des idéaux psychologiques du libéralisme. L’accomplissement de conduites de soumission se transforme ainsi en acte de réalisation de soi et de ses dons et traits naturels. Tout facteur environnemental est automatiquement évacué. Il devient donc non seulement peu plausible d’un point de vue explicatif mais surtout très mal vu socialement d’attribuer un déterminisme causal extérieur à soi pour expliquer ses conduites. L’utilité sociale se voit alors naturalisée dans un contexte social où le cadre normatif n’est que pure fonction d’une utilité sociale. Le caractère purement arbitraire de cette utilité est lui aussi complètement nié dans un contexte où le cadre social donné apparaît comme la seule possibilité quant aux structures sociales. La reproduction idéologique vient ainsi soutenir ces structures et assurer la soumission des individus y évoluant. La soumission librement consentie devient ainsi garante de la reproduction idéologique des structures sociales de nos sociétés libérales. On baigne en plein totalitarisme tranquille.

Conclusion

À la lueur de cette analyse fortement inspirée des thèses et expériences de Beauvois et Joule, on peut conclure au rôle trompeur du concept de liberté individuelle dans nos sociétés démocratiques. L’importance de la soumission forcée et des processus socio-psychologiques qui en découlent se retrouve au centre de nos rapports sociaux. Les individus en position dominante dans les structures sociales se servent ainsi de la liberté comme un concept opératoire leur permettant de soumettre de leur plein gré les individus qui leurs sont subordonnés. Ce mode de fonctionnement est commun à la quasi-totalité des institutions et rapports sociaux présents dans les sociétés démocratiques libérales. La reproduction idéologique du libéralisme se trouve par le même fait garantie.

Tous ces processus analysés dans ce travail mène à une conclusion : le libéralisme opère une servitude idéologique. Or, comme toute idéologie, il se présente sous le couvert de la supériorité et de l’universalité. Et cette dissimulation, associé au système économique capitaliste, est en train d’étendre sa soumission effective à l’ensemble de la planète. Issu des sociétés occidentales, on tente de propager cette évangile autant par la force militaire qu’économique et culturelle. L’humanité tend vers l’instauration, à l’échelle mondiale d’un système dominant-dominé avec la particularité que les dominés sont déclarés libres, choisissent volontairement de se soumettre et finissent par associer cette soumission à l’exercice même de leur liberté et à la réalisation de soi. Un système de soumission où les soumis se croient libres apparaît alors comme un idéal de totalitarisme. Ce totalitarisme est peut-être tranquille mais il n’en demeure pas moins extrêmement dangereux. Il est donc impératif de poursuivre le travail de démasquage de ce système et de la reproduction idéologique qu’il assure. L’avenir de nos libertés durement arrachées à l’histoire, potentiellement viable mais effectivement inertes à l’intérieur de nos structures, en dépend.

 

Bibliographie

 

– J.-L. Beauvois, « Traité de la servitude libérale », Dunod, Paris, 1994.

– J.-L. Beauvois et R.V. Joule, « Soumission et idéologies », PUF, Paris, 1981

– J.-L. Beauvois et R.V. Joule, « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, Grenoble, 1987.

– J.-L. Beauvois et R.V. Joule, « La soumission librement consentie », PUF, Paris, 1998

– N. Dubois, « La norme d’internalité et le libéralisme », PUG, Grenoble, 1994.

– N. Dubois, « La psychologie du contrôle, les croyances internes et externes », PUG, Grenoble, 1987.

[1] Si je peux me permettre ce néologisme inspiré de la biologie, en ce sens où, si la bio-diversité concerne une certaine variété au niveau biologique, l’ « idéo-diversité » impliquerait une variété des valeurs, des normes sociales et donc des idéologies.

[2] À ce sujet, il est intéressant de regarder la multitude d’expériences réalisées par Beauvois et Joule, ainsi que les études et le bref historique donné par Nicole Dubois, dont les différents ouvrages se retrouvent dans la bibliographie.

[3] Le concept provient de : Beauvois J.-L., « Le traité de la servitude libérale », Paris, Dunod, 1994. Beauvois le reprend de Lee Ross (1977).

[4] op. cit., p.45

[5] Dubois, Nicole, « La psychologie du contrôle », Grenoble, PUG, 1990.

[6] Dubois, Nicole, « La norme d’internalité et le libéralisme », Genoble, PUG, 1994.

[7] Beauvois, op., cit. Beauvois reprend ici ce concept de Py et Somat (1991).

[8] Beauvois, (1994), op.cit.

[9] Beauvois, op. cit., p.85

[10] op.cit., p.100-101

[11] J.-L. Beauvois et R.-V. Joule, « Soumission et idéologies », Paris, Puf, 1981.

[12] Entre autres « La soumission librement consentie » et « Le petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens ».

[13] op.cit., p.156-157

The following two tabs change content below.
albertjacquesfortin

albertjacquesfortin

J’ai 2 bacs, une maîtrise et je planche sur un 2e doc, je consacre beaucoup de temps, à tous les jours, à la lecture et je suis arrivé à une conclusion inéluctable, confirmé par de nombreux spécialistes : l’enjeu le plus important de l’histoire de l’humanité est sa propre survie car la terre n’est pas en danger, elle a survécu à 5 extinctions majeurs et survivra sans problèmes à la nôtre.