Pourquoi le marché n’a jamais marché et ne marchera jamais

La dimension économique de la vie sociale tend à s’étendre dans les sociétés occidentales et ce, depuis au moins une trentaine d’années. La théorie économique gagne du terrain sans nul doute en raison de l’élargissement du capitalisme à l’échelle de la planète qu’on associe aujourd’hui à la mondialisation.
 

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Aux yeux de nombreux observateurs, la tendance naît avec le choc pétrolier de 1973 et s’impose depuis cette époque. Les problèmes économiques tels les baisses de productivité, les poussées inflationnistes, le dérèglement monétaire, les hausses des taux de chômage, l’endettement massif des États – ont passablement compromis la croissance des richesses. La déroute de l’État keynésien caractérisée par l’intervention étatique dans l’économie pave la voie au retour à la théorie économique dite orthodoxe, éclipsée de la scène publique par la crise de 1929 qu’elle a d’ailleurs contribué à créer. Les théories keynésiennes et les politiques publiques afférentes, qui ont permis ce qu’il est convenu d’appeler les « trentes glorieuses » (Fourastié, 1979), c’est-à-dire les 30 plus grandes années de développement économique généralisé que l’Occident ait connu de toute son histoire, sont sérieusement mises en doute.

Les efforts de régulation, de réglementation et de nationalisation de nombreuses entreprises pour le bien-être de la société sont remis en question. Dans la foulée, on voit apparaître de nouvelles théories inspirées par les économistes néoclassiques et néo-libéraux qui, massivement financés par des lobbys privés, plus de 3 milliards de dollars depuis les années 60, prennent l’avant-plan dans l’élaboration des politiques économiques occidentales dont ils avaient été écartés depuis l’échec magistral des approches prônant l’abandon de la gestion de l’économie au libre-marché, culminant avec la crise de 1929. Vers la fin des années 1970, des chefs d’États se font élire sur la base de programmes politiques conservateurs axés sur les théories économiques qualifiées « orthodoxes ». Margaret Thatcher, en Grande-Bretagne et Ronald Reagan, aux États-Unis sont du nombre et sont les figures de proue de cette montée en puissance du conservatisme en matière économique. Sous leur gouverne, la privatisation et la déréglementation sont de rigueur tout comme du reste le retrait de l’État dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’environnement, accentué par l’abolition de nombreuses sociétés et organismes publics.

 John Maynard Keynes
John Maynard Keynes

Il s’agit donc d’un agenda idéologique très précis qui est responsable de la vague de privatisations qui sévit alors en Occident plutôt que des problèmes de principal-agent ou des échecs de gestion dans une logique de responsabilité sociale tels que le suggèrent Heath et Norman (2004). Les détails du déploiement de cet agenda furent d’ailleurs brillamment démontrés par de nombreux observateurs tel Klein (2007), Halimi (2004), McQuaig (2004), St-Onge (2000) et Clarke (1999). Sur le plan international, le FMI et la Banque Mondiale, sous la férule de ces pays, imposent des « politiques d’ajustement structurel » de même obédience à de nombreux pays en voie de développement. Il leur fallait se plier à ce credo pour obtenir de l’aide financière de la communauté internationale. Malgré le poids des théories sur lesquelles s’appuient ces politiques, les résultats ne sont souvent pas des plus heureux comme l’ont démontré de nombreux auteurs comme Beaud et Dostaler (1993), Chussodovsky (1998) et Aktouf (2002).

 

Bref, depuis la fin des années 1970, l’économie mondiale se moule sur les théories économiques dites orthodoxes. Dans cette perspective, la rationalité économique semble s’étendre tant sur toute la surface sociale aux quatre coins du monde que dans les sphères intellectuelles et académiques dont l’éthique des affaires fait partie. Des ouvrages comme « Government policy toward Business » (Brander, 2005) font par exemple partie à part entière de la sphère de l’éthique des affaires tout en s’appuyant directement sur les postulats économiques traditionnels. L’économie orthodoxe, en se généralisant, impose une vision impérieuse de l’économie, certes, mais également de la société en prônant une supériorité analytique. L’économie, alias la science économique, cherche à expliquer la vie sociale dans sa totalité, sous l’optique du marché et de la rationalité qui y fait loi. Toutefois, cette prétention, sous le couvert de la rigueur des modèles mathématiques mis de l’avant, est de nos jours passablement déboutée et se révèle à bien des égards une entreprise idéologique vertement dénoncée (Maris, 2003), (Ingrao et Israel, 1987). Les lacunes épistémologiques des théories économiques dites orthodoxes remettent en question les prétentions scientifiques de cette discipline (Kirman , 1989), (Morishima, 1984). La propension marquée de ces théories à masquer leurs failles théoriques par un travail idéologique imposant est une lacune fondamentale. Ce passage de la science à l’idéologie apparaîtra donc constitutif de l’impérialisme théorique de l’économie.

 

La gravité de ce problème est d’autant plus marquante dans un champ comme l’éthique des affaires. Cette discipline semble criblée d’emprunts et de références à la théorie économique orthodoxe. Or cet appui épistémologique est épistémologiquement problématique à deux niveaux. Tout d’abord, il est toujours périlleux d’emprunter des concepts à une discipline étrangère pour se les réapproprier dans un autre champ intellectuel (Gusdorf, 1984). Mais au-delà des risques de l’interdisciplinarité se pointe un problème encore plus inquiétant. Dans le cas de l’éthique des affaires, malgré l’usage constant de la notion de « marché », les définitions de ce qui est entendu par ce concept brillent par leur absence. Or même chez les économistes, la controverse règne quant à ce concept, et ce depuis la naissance de cette discipline. En effet, malgré l’apparent triomphe de la vision orthodoxe du concept de « marché », les difficultés théoriques demeurent. Celles-ci se voient donc fortement amplifiées lorsque l’on transpose cette notion en éthique des affaires comme le font Heath (2006), Bromley (2006, 1997 et 1990), Heath et Norman (2004), Boatright (1999) et bien d’autres. Il est donc impératif de clarifier les difficultés épistémologiques du concept de marché dans la théorie économique orthodoxe tel qu’utilisé si abondamment en éthique des affaires.

Adam Smith
Adam Smith

Le concept de marché dans la théorie économique orthodoxe

Depuis les touts débuts de l’économie en tant que discipline autonome, le concept de marché fut empreint d’une forte dose de naturalisme. On attribue habituellement à Adam Smith (1776) le rôle de père fondateur de la théorie économique, ce qui, particulièrement d’un point de vue philosophique, est fortement discutable. Toutefois, le consensus voulant qu’il soit le créateur du concept théorique de marché est pour sa part beaucoup plus accepté. Or comme l’a démontré Abraham (2005), la notion de ce que Smith entend par marché est fortement empreint d’un naturalisme presque naïf. Ce qui est encore plus grave, c’est que tout au long de son développement, la théorie économique orthodoxe conserva ce naturalisme comme en témoignent les ouvrages majeurs dans la discipline tel Smith (1776), Walras (1874), Samuelson (1948), Friedman (1979) et Stiglitz (2001). Si la théorie économique repose sur un concept affecté d’un tel naturalisme et que l’éthique des affaires emprunte ce concept sans en questionner les fondements, les conclusions issues de ces théories risquent de souffrir de graves problèmes épistémologiques.

 
Le marché, conçu comme une représentation de l’échange entre individus, est par conséquent au cœur de ces théories et de la connaissance explicative qu’elles génèrent. Sur ce plan, il a été l’objet de débats et de divers développements. Walras (1874) a par exemple cherché à outrepasser les conceptions du marché comme carrefour des échanges économiques individuels afin de l’envisager comme pivot de l’équilibre entre les sphères sociales, lieu où se nouent des échanges de nature économique. Le point d’équilibre se forme quand les échanges individuels atteignent leur utilité maximale. Cette vision enrichit sensiblement le rôle que le marché joue sur le plan théorique. Toutefois, elle s’appuie sur des espèces de postulats fondamentaux pour donner à la théorie sa validité, mais qui sont en vérité difficiles à démontrer. Par exemple, la rationalité dont font preuve les individus en matière économique est paradoxalement conçue comme particulière, à l’échelle individuelle, et uniforme sous l’angle du marché. L’équilibre du marché requiert le principe de concurrence à armes égales et la transparence de l’information qu’il laisse transpirer, bien que les parties en présence n’ont aucun intérêt à ce qu’il en soit ainsi pour satisfaire leurs intérêts individuels. Les théories économiques font leur ces notions walrassienne malgré leurs paradoxes, voire les défauts qu’elles renferment. Elles continuent de concevoir le marché sous forme de mécanismes susceptibles de produire l’équilibre en mettant au diapason l’offre et la demande de biens et de services et créer ainsi la maximisation des utilités individuelles.

Sur cette lancée, Pareto (1896) et (1909) contribue à son tour à élargir le rôle du marché dans le jeu économique et, a fortiriori, dans la théorie qui cherche à l’expliquer. Sous l’optique de l’ophélimité attribué à cet équilibre général naît la notion de marché en vigueur de nos jours dans la théorie économique orthodoxe et reprise en éthique des affaires. La conception de Pareto marque un pas décisif car la théorie économique se fait forte de penser que le mécanisme du marché génère inévitablement l’allocation optimale des ressources. Par conséquent, l’équilibre général qui résulte du jeu de tous les marchés économiques conduit à penser en théorie que la « satisfaction » d’un individu s’élève au détriment d’un autre. La répartition des ressources joue un rôle primordial afin que la satisfaction des individus puisse atteindre son degré maximal. Le marché opère d’office la répartition efficiente des ressources et, de ce fait, toute intervention sur le jeu qu’il met en action, et donc toute forme de régulation, risque de compromettre autant l’allocation des ressources que la satisfaction de l’ensemble des individus. Cette référence à l’optimum de Pareto est omniprésente en éthique des affaires comme en témoigne sont utilisation par Heath (2006) et Heath et Norman (2004).
 

 

 

 

L’échec de marché : norme ou exception

Le problème survient lorsque l’on introduit la notion d’échec de marché. Lorsque Heath (2006) définit ainsi ce en quoi consiste un échec de marché, il s’inscrit directement dans une approche néoclassique, tributaire de la théorie économique orthodoxe qui consiste à dire que tant que le critère d’efficience de Pareto est conservé, nous ne sommes pas dans une situation d’échec de marché. En élargissant cette définition hors du strict cadre de la théorie économique orthodoxe, il est possible d’élargir ce concept à toute situation où l’allocation des biens et des services ne se fait pas d’une manière efficiente, sans toutefois se limiter à une efficience parétienne. Ces situations peuvent inclure entre autres les biens publics, tous les cas de compétition imparfaite, la présence d’externalités, les coûts de transactions, les asymétries d’information ainsi que tous les problèmes organisationnels, incluant les relation de principal-agent. Le problème réside dans le fait que les économistes eux-mêmes savent depuis plus d’une trentaine d’années que les échecs de marché ne sont pas des cas d’exception mais bien la norme. Le marché ne marche pas (Maris, 1999). Sonnenschein (1973) a démontré sans équivoque que l’équilibre général des marchés comme optimum de Pareto était impossible. Même avec des postulats très lourds quant à la rationalité des agents économiques, l’atteinte d’un équilibre stable et optimal du marché, du point d’équilibre entre les courbes d’offre et de demande, est très rare et totalement instable. Debreu, celui même qui croyait pourtant avoir finalement mathématiquent démontré l’équilibre du marché tel que le décrivait Walras et Pareto (Debreu, 1968), publia un an après Sonnenschein un article confirmant les trouvailles de celui-ci (Debreu, 1974). Plus on impose des critères de rationalité très stricts aux agents économiques, moins on peut prédire la somme de leurs comportements (Mantel, 1976). Le marché est totalement instable, les courbes d’offre et de demande se construisent de façon totalement arbitraire et toute prévision est impossible.

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Conclusion

Il ne fait pas de doute que la théorie économique orthodoxe, malgré ses lacunes théoriques fondamentales, s’est popularisée au cours des dernières décennies, au point de devenir impérieuse et d’empiéter sur les terrains d’élection de l’éthique des affaires. En se targuant d’être science et de rivaliser à armes égales avec les savoirs fondés sur les mathématiques, elle a gagné du lustre tant sur le plan intellectuel et académique que sur le plan politique, ce qui rend plus que tentant les emprunt conceptuels, particulièrement pour une jeune discipline comme l’éthique des affaires.

En se basant sur une courte analyse des théories économiques, depuis Adam Smith jusqu’aux développements les plus récents, le présent article a cherché à montrer que cet édifice théorique repose en définitive sur un postulat boiteux : le « libre-marché » conçu comme mode d’organisation économique menant à l’allocation optimale des ressources. L’économie orthodoxe mord la poussière sur le terrain épistémologique et ce cuisant échec grève sa prétention et sa crédibilité scientifique comme l’ont démontré Beaud et Dostaler (1993), en leur qualité d’historiens de la pensée économique moderne.

DebatEconomieClimat

La théorie économique dite orthodoxe, formulée sous ce mode, mue en crédo politique qui, aujourd’hui, se répand tout azimuts au point d’apparaître sous la forme de lieus communs motivés par la défense de l’économie dite de marché. Selon Galbraith (1989), l’obédience orthodoxe en économie a cherché dès le départ à jouer le « chien de garde » du libéralisme économique, les motifs et impératifs de l’économie tendent à disparaître des débats, voire plus largement du jeu social. Il est de fait quasi-absent des débats en éthique des affaires. En effet, en apparaissant « naturels » ils ne sont sujets à aucune mise en question. Le marché devient dans cette voie une affaire, sinon une chose, qui va de soi. Et cette dissimulation cache ainsi un rapport de pouvoir fondamental et donne à cette idéologie un pouvoir déterminant (Galbraith, 1989). Sur la lancée, le concept de marché orchestre en définitive le jeu social et ne doit jamais être mis en cause. Les théories économiques orthodoxes font donc office d’idéologie vouée à maintenir la société, et les rapports de pouvoir qui la constitue, en l’état actuel en produisant les conditions même de cette reproduction.

 

En empruntant un concept tel que celui de marché, l’éthique des affaires contribue non seulement à la reproduction et la diffusion d’un concept à forte teneur idéologique et féroce défenseur du statu quo sociétal, mais elle s’embourbe en plus dans une problématique épistémologique d’une gravité incommensurable. Le marché ne fonctionne pas. Il ne fait que produire des échecs. Et si Heath (2006) a bien raison de dire que c’est le rôle de l’éthique des affaires d’intervenir dans les cas d’échec de marché, il faut pousser la réflexion encore plus loin. Si le marché ne fait que produire des échecs, il revient peut-être à l’éthique des affaires d’élaborer un nouveau mécanisme d’allocation des ressources. De retourner aux fondements philosophiques de l’économie et des affaires pour se doter d’un nouveau langage et de nouveaux concepts qui lui sont propre. Et pourquoi pas, peut-être même de créer de toutes pièces un autre mode d’organisation économique qui prend d’emblée en compte les considérations éthiques. Une telle approche assurerait du coup une postérité grandiose à cette jeune discipline qu’est l’éthique des affaires.

 

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